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Interview de Jacques Edouard Alexis,
Membre fondateur
ComUniQ : Cette nouvelle année académique sonne les 35 ans de l’UniQ, qu’est-ce que cela évoque pour vous en tant que membre fondateur ?
JEA : Lorsque, en 1987, j’ai pris la décision de quitter mes fonctions de Doyen à la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire de l’Ueh, ce fut moins une rupture qu’une continuité autrement orientée, guidée par la conviction intime qu’Haïti avait besoin d’élargir le champ des possibles en matière d’enseignement supérieur. Il me fallait alors transformer cette conviction en projet collectif. Six universitaires, établis en Haïti et dans la diaspora, se joignirent à moi dans ce patient travail de réflexion et de planification qui devait, trois années plus tard, donner naissance à l’Université Quisqueya et à ses deux premières facultés: la Faculté des Sciences Économiques et Administratives (FSEA) et la Faculté des Sciences de l’Agriculture et de l’Environnement (FSAE).
Deux ans après ce lancement, une frange progressiste du secteur privé haïtien, regroupée sous le label Éducat, prit l’initiative courageuse de s’associer à notre effort. Cet engagement, qui relevait d’une vision inédite de la responsabilité sociale d’entreprise, conféra à ces hommes et ces femmes d’affaires le statut de véritables fondateurs de la deuxième génération. Leur geste traduisait une compréhension profonde : celle que l’avenir d’Haïti ne saurait reposer uniquement sur l’État ou sur l’université, mais exige la conjonction des forces intellectuelles et économiques dans un même dessein.
Aujourd’hui, trente-cinq ans après, l’UniQ compte six facultés et une école doctorale, et forme à tous les niveaux : licence, maîtrise, doctorat. Le regard des anciens, satisfaits de leur passage au sein de l’institution, constitue pour nous une source de réconfort et la preuve que la quête d’excellence reste la voie la plus sûre. Mais cette aventure s’est déroulée, et continue de se dérouler, dans un contexte où trop souvent l’on méconnaît le rôle vital que devraient jouer la science, la recherche et l’enseignement supérieur dans le développement du pays.
Ces trente-cinq années démontrent néanmoins qu’il est possible de bâtir, à partir d’une vision et de la persévérance, un instrument de modernité.
Elles nous rappellent aussi qu’il n’est pas d’avenir sans coalition : coalition entre intellectuels haïtiens de l’intérieur et de la diaspora, entre chercheurs et praticiens, mais aussi avec les progressistes du monde de l’entreprise. Cette coalition, amorcée dès les origines par l’alliance inédite entre universitaires visionnaires et acteurs d’Éducat, doit aujourd’hui se réinventer et s’élargir, pour que l’Université Quisqueya, gardienne du temple et au service de la jeunesse, puisse continuer à incarner l’espérance d’un pays en quête de modernité.
ComUniQ : Quels sont vos vœux pour les 35 ans ?
JEA : Mon vœu le plus ardent, à l’occasion de ce 35ème anniversaire, est que l’on comprenne enfin, de manière claire et partagée, le rôle central que l’enseignement supérieur et la recherche doivent jouer dans le développement d’Haïti. Trop souvent, ce rôle a été ignoré ou relégué au second plan, alors qu’il constitue une condition sine qua non de toute transformation durable.
Je souhaite que cette prise de conscience gagne à la fois les dirigeants de l’État, les acteurs du secteur privé et la communauté universitaire elle-même, afin que les conditions nécessaires soient réunies pour permettre à l’Université Quisqueya, et plus largement aux institutions universitaires du pays, de former la relève et de préparer les générations appelées à assumer les responsabilités de demain.
Mon vœu est aussi que les conditions générales de vie en Haïti s’améliorent, afin que l’Université, avec un grand U, puisse traverser cette période de violences et de désordre, et continuer à jouer pleinement son rôle de formation, de recherche et de service au pays.
ComUniQ : Un dernier mot ?
JEA : Dans une quinzaine d’années, en 2040, l’UniQ célébrera son cinquantième anniversaire.
En pensant à cette échéance, je m’adresse à la relève qui portera l’institution vers l’avenir. Elle ne devra jamais oublier la devise qui fonde notre action : « La connaissance et l’action au service de l’Humain ». Elle devra également garder en mémoire l’engagement principal des membres fondateurs initiaux et du groupe Éducat : « C’est l’idée de l’œuvre qui nous appartient, mais l’œuvre en elle-même ne nous appartient pas. »
L’Université Quisqueya est, et restera, un don fait à la collectivité nationale.
