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Le 12 janvier 2010, à 16h53, la nature s’est déchaînée sur Haïti. En l’espace de quelques secondes, la terre a tremblé de tout son être avant de se dérober sous les pieds de plusieurs centaines de milliers d’Haïtiennes et d’Haïtiens. Le goudougoudou, un séisme de magnitude 7,0 sur l’échelle de Richter, frappait de plein fouet la région métropolitaine de Port-au-Prince, Léogâne, Jacmel et leurs environs. Survenu sans avertissement, il a pris la population au dépourvu, semant la mort, la panique et un désarroi indescriptible.
D’une minute à l’autre, Haïti s’est retrouvée propulsée sur le devant de la scène internationale, devenant tristement célèbre. Le monde entier avait les yeux rivés sur cette terre autrefois célébrée comme la Perle des Antilles, mais qui, en l’espace d’un clignement d’œil, s’était transformée en un enfer pour les siens, sous le regard médusé d’une communauté internationale en émoi. Le bilan humain fut effroyable : plus de 220 000 morts, des centaines de milliers de blessés et près de 1,5 million de personnes sans abri.
Depuis ce jour, l’UniQ s’impose tous les 12 janvier, un devoir de mémoire pour rendre hommage aux victimes et à leurs familles et réactiver nos pensées sur le drame, ses causes et ses conséquences.
Ce désastre naturel, inévitable dans son principe et à priori indépendant de toute volonté humaine, a néanmoins laissé libre cours à toutes sortes de fantaisies et de théories, allant jusqu’à y voir une prétendue malédiction divine infligée à Haïti pour d’hypothétiques péchés.
Une telle lecture relève non seulement de l’obscurantisme, mais surtout d’une profonde méconnaissance des réalités géologiques. Haïti est située à la jonction de deux failles tectoniques majeures, la faille d’Enriquillo–Plantain Garden et celle du Septentrion. Il n’y a donc rien de sorcier à ce que le pays soit exposé à des secousses sismiques plus ou moins fortes. Haïti n’a d’ailleurs aucunement le monopole des tremblements de terre. Pourtant, nul ne prétend que le Japon, régulièrement frappé par des séismes, serait victime d’une quelconque colère divine.
Les comparaisons parlent d’elles-mêmes.
Le 27 février 2010, soit quelques semaines après le séisme haïtien, le Chili subissait un tremblement de terre d’une magnitude de 8,8, bien supérieure à celle du 12 janvier. Le bilan humain y fut d’environ 525 morts. De même, le 11 mars 2011, le Japon était frappé par un séisme de magnitude 9,0, suivi d’un tsunami dévastateur, causant environ 15 000 décès.
Ces chiffres, aussi tragiques soient-ils, mettent en lumière une réalité incontournable : l’ampleur des pertes humaines en Haïti n’est pas l’œuvre de Dieu, mais bien le résultat de l’inconséquence des dirigeants, de l’absence de politiques publiques sérieuses en matière d’urbanisation, d’aménagement du territoire et de normes de construction. Ce drame n’est pas divin ; il est fondamentalement anthropogénique.
Plus grave encore, seize ans plus tard, aucune mesure structurelle à la hauteur de l’enjeu n’a véritablement été prise pour corriger ces faiblesses.
Dirigeants et, dans une certaine mesure, population semblent être frappés d’une amnésie collective sur un sujet pourtant vital. Et ce, malgré la piqûre de rappel qu’a constituée le séisme du 14 août 2021 dans le Grand Sud, d’une magnitude de 7,2, qui a causé plus de 2 200 morts. Les constructions anarchiques, défiant toutes les normes parasismiques, continuent de proliférer. À tel point que — Dieu nous en préserve — si un séisme d’intensité comparable à celui de 2010 venait à frapper de nouveau, les dégâts pourraient être encore plus lourds.
Aujourd’hui, on ne peut plus dire qu’on ne sait pas. Les connaissances en matière de construction parasismique sont largement diffusées, les techniques éprouvées, et les matériaux adéquats relativement démocratisés. À la lumière de ces faits, persister dans l’inaction relève non plus de la négligence ou de l’ignorance, mais de la faute grave. Cette fois, les véritables responsables devraient être désignés et tenus pour comptables de leurs actes — ou de leurs silences — tant les conséquences pourraient s’apparenter à un crime contre l’humanité.
Cliford Jasmin
