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Quel pourrait être l’apport de la science au développement économique d’Haïti ?

I. Introduction

La science constitue un levier essentiel du développement durable, en particulier dans les pays du Sud où elle soutient la croissance économique, l’innovation et le renforcement institutionnel. Les travaux internationaux montrent que la compétitivité des nations dépend de l’intégration cohérente de la science, de la technologie et de l’innovation dans les politiques publiques (UNESCO, 2015 ; Lundvall, 2007). Toutefois, l’efficacité des investissements en recherche et développement repose moins sur leur volume que sur la capacité des systèmes nationaux à les convertir en résultats tangibles (Holmgren & Schnitzer, 2004 ; Gaillard & Waast, 2017). En Haïti, la faiblesse des financements et l’absence d’un cadre institutionnel pleinement opérationnel, malgré le décret-loi de 2020 portant sur la création, organisation et fonctionnement de l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique-ANESRS, limitent la structuration du système de recherche. À ces défis s’ajoutent des problèmes de qualité académique, comme l’attribution irrégulière de diplômes de doctorat, qui a fait un tollé dans la presse le mois d’août dernier. C’est dans ce contexte que le CREGED a organisé une table ronde sur la thématique : Quel pourrait être l’apport de la science au développement économique d’Haïti ? Cette conférence inaugurale a réuni quatre chercheurs d’horizons dievers - Professeur Évens Emmanuel, Professeur Bénédique Paul, Dr Vijonet Déméro et Dr Jean Waddimyr Gustinvil- afin de discuter des perspectives de la recherche scientifique en Haïti et de son apport potentiel au développement économique. La présente contribution en propose une synthèse.

II. Quels domaines de recherche prioritaires pourraient répondre aux défis spécifiques d’Haïti?

En réponse à cette première question, le Professeur Évens Emmanuel a rappelé la nécessité de poursuivre la recherche en Haïti, malgré un contexte politique et institutionnel difficile. Il a souligné que, grâce aux technologies et aux collaborations internationales, le pays demeure connecté au monde, ce qui rend indispensable la production de connaissances locales. Les domaines prioritaires concernent la démographie, la littératie scientifique, l’exposition aux risques naturels, la vulnérabilité climatique et la capacité du système éducatif à intégrer les jeunes diplômés. Il a mis aussi l’accent sur la nécessité de repenser les modèles agricoles afin de comprendre la perte de souveraineté alimentaire et de stimuler l’innovation agricole.
Enfin, le conférencier a insisté sur l’urgence de décloisonner la recherche pour construire une démarche véritablement multidisciplinaire. Cela implique la création d’un écosystème national articulant science et politique, soutenu par des mécanismes de médiation scientifique et un journalisme orienté vers la vulgarisation rigoureuse. Selon lui, seule une telle structuration permettra de développer une pensée scientifique solide au service du développement d’Haïti.

III. Quelles stratégies peut-on mettre en place pour consolider les capacités scientifiques et technologiques nationales afin de promouvoir l’innovation et d’améliorer la compétitivité des entreprises haïtiennes ?

Le Professeur Bénédique Paul a fait ressortir que le renforcement des capacités scientifiques et technologiques d’Haïti doit s’appuyer sur une compréhension fine du tissu entrepreneurial national. Plus de 80 % des entreprises évoluent dans l’informalité, selon les enquêtes récentes, ce qui limite leur capacité à se formaliser, à exporter et à intégrer des innovations. Cette prédominance, combinée à un cadre juridique peu incitatif, impose de développer une rechercheancrée dans les réalités économiques locales, fondée sur des enquêtes directes auprès des entreprises plutôt que sur des données abstraites. Pour le Dr Paul, seule une telle approche permet de saisir les besoins réels du marché national et d’orienter efficacement la production scientifique.
Il a rappelé également que, malgré une faible capacité de consommation liée au faible PIB par habitant, la demande interne demeure soutenue grâce à près de 12 millions de consommateurs, majoritairement intégrés à des circuits informels. Dans cette perspective, la stratégie nationale d’innovation doit accompagner les acteurs économiques tels qu’ils opèrent réellement, en valorisant la diversité des pratiques entrepreneuriales. Le chercheur-conférencier a conclu que la compétitivité du secteur productif haïtien dépend d’une recherche appliquée, pragmatique et orientée vers l’observation in situ, condition essentielle pour stimuler une innovation inclusive et adaptée au contexte haïtien.

IV. Comment assurer une coordination efficace entre les universités, les centres de recherche et le secteur privé, afin d’éviter la dispersion des efforts scientifiques?

Le Recteur Déméro a relaté que la coordination entre universités, centres de recherche et secteur privé est indispensable pour éviter la dispersion des efforts scientifiques et renforcer l’impact de la recherche sur le développement national. Dans un paysage comptant plus de 170 universités aux capacités très inégales, il appelle à structurer des dispositifs de collaboration, notamment des partenariats public-privé et des mécanismes de concertation institutionnelle. Il a mis l’accent également sur l’importance de financements dédiés (publics ou privés) pour compléter les frais de scolarité et soutenir une production scientifique pertinente.
Le Dr Déméro a mis en avant le modèle des « boutiques des sciences » comme outil d’articulation entre savoirs académiques, besoins de la société civile et demandes du secteur productif. Il recommande la création de plateformes d’échange, de comités de pilotage, de banques de compétences, ainsi que des programmes de mobilité scientifique. Enfin, il a insisté sur la nécessité de financer des projets de démonstration et de prototypage afin de valoriser les résultats de la recherche et de stimuler l’innovation dans l’économie haïtienne.

V. Quel modèle de gouvernance scientifique, inspiré d’autres pays en développement, pourrait être adapté au contexte haïtien pour renforcer la transparence et l’efficacité?

Pour répondre à cette question, Le Dr Gustinvil a mis en évidence que toute réflexion sur la gouvernance scientifique en Haïti doit éviter la « greffe sauvage », c’est-à-dire l’importation de modèles étrangers sans considération pour les réalités locales. Selon lui, une gouvernance pertinente doit se construire à partir d’un diagnostic interne fondé sur l’analyse du terrain, des pratiques existantes et des dynamiques sociopolitiques propres au pays. Il a proposé de s’appuyer non sur des modèles prêts à l’emploi, mais sur des principes universels - responsabilité, redevabilité, participation et cohérence - réinterprétés dans un cadre spécifiquement haïtien. Les expériences étrangères peuvent servir de références critiques, mais non de solutions à reproduire.
Son intervention recentre ainsi le débat sur l’élaboration d’un modèle de gouvernance scientifique ancré dans l’histoire, les contraintes et les potentialités d’Haïti, en vue d’un dispositif réellement adapté et durable.

Conclusion

Les échanges entre les chercheurs-conférenciers ont mis en évidence la nécessité de renforcer la recherche scientifique en Haïti, malgré un contexte politique difficile. Le Professeur Évens Emmanuel a souligné l’importance de produire des connaissances locales, notamment sur les dynamiques démographiques, l’exposition aux risques et la sécurité alimentaire. Le Professeur Paul a mis l’accent sur une recherche adaptée aux réalités économiques, marquée par la forte informalité des entreprises et une demande interne soutenue. Le Recteur Déméro appelle à une meilleure coordination entre universités, centres de recherche et secteur privé, appuyée par des dispositifs de financement et d’innovation. Enfin, le Dr Gustinvil a mis en garde contre l’importation de modèles étrangers sans adaptation au contexte haïtien. Ensemble, ces contributions convergent vers l’idée d’un écosystème national de recherche enraciné dans les réalités locales, interdisciplinaire et orienté vers les besoins socio-économiques du pays.

1,2Hubermane CIGUINO
1Centre de recherche en gestion et en économie du développement-CReGED, Université
Quisqueya, Port-au-Prince, Haïti
2Chercheur associé au laboratoire AHIP-GEODE Caraïbe, Université des Antilles, Martinique

Références bibliographiques

  • Gaillard, J., & Waast, R. (2017). Les sciences au Sud : état des lieux et enjeux. Paris : IRD Éditions.
  • Holmgren, M., & Schnitzer, S. A. (2004). Science productivity and investment efficiency in developing countries. Research Policy, 33(5), 761-783.
  • Lundvall, B.-Å. (2007). National Innovation Systems—Analytical concept and development tool. Industry and Innovation, 14(1), 95-119.
  • MENFP. (2020). Loi portant organisation et modernisation de l’enseignement supérieur en Haïti. Port-au-Prince : Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle.
  • Seneth, J. (2020). Science, innovation and development in emerging economies. Global Development Press.
  • UNESCO. (2015). UNESCO Science Report: Towards 2030. Paris : UNESCO.

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